Par Christin R. Baker

⚠️ Ce livre aborde des violences intrafamiliales, des abus sexuels commis dans l’enfance et des mécanismes de dissociation psychique. Dans ma chronique, je parle de ce sujet avec respect, sans en faire trop ni minimiser. Je préférais vous prévenir avant que vous poursuiviez votre lecture.

Le résumé

Adèle naît en 1965 dans un village du Limousin, Rivemont, un bourg de sept cents âmes où tout le monde se connaît et où rien, en apparence, ne dépasse. Elle arrive par accident dans la vie de deux parents qui ne l’attendaient pas vraiment : Marcel, rapatrié d’Algérie, taillé comme un bûcheron et portant sa colère comme un fardeau ; Louise, jeune secrétaire discrète qui se trouvait beaucoup trop.

Dès le berceau, Adèle apprend à se faire petite, à ne pas déranger, à exister dans les creux entre les silences et les éclats de voix. Quand la douleur devient trop grande, et elle le devient très tôt, elle s’envole. Elle se réfugie dans un monde intérieur qu’elle nomme le Pays-du-Dédans, un espace inventé où elle est enfin en sécurité, guidée par Oscar, son nôtre en peluche à l’œil cousu de travers.

Car derrière le décor champêtre et la France tranquille des années 60-70, Marcel fait des choses à sa fille qu’un père ne devrait jamais faire. Et Adèle, qui n’a pas les mots pour nommer ça, qui n’a personne à qui le dire, qui veut tellement être aimée, même un peu, se dissocie, s’évade, survit.

C’est le premier tome d’un cycle intitulé « Au plus près de l’intime ». Un roman écrit à la première personne, de la plume de Christin R. Baker, autrice également biographe, qui signe là un texte fort et personnel dans son intention.

Mon avis

Francement ? Ce livre m’a retournée. C’est pas une lecture « plaisir », c’est une lecture qui vous secoue les tripes. Ce qui m’a le plus marqué, c’est la voix d’Adèle. Elle est tellement vraie.

L’autrice ne fait pas dans le mélo, elle ne cherche pas à faire du beau avec de la souffrance. Elle pose les faits, et c’est cette simplicité qui est bouleversante. On est dans la tête de la petite fille, on ressent son incompréhension, et c’est parfois insoutenable.

Dès les premières pages, je suis entrée dans la tête d’Adèle avec cette sensation particulière qu’on a quand une voix sonne juste. Pas parfaite, pas lissée, juste vraie. Il y a quelque chose de courageux dans l’écriture de Christin R. Baker : elle ne cherche pas à rendre la douleur belle. Elle la pose là, brute, dans sa déchirure, et elle nous demande de rester.

Adèle raconte son enfance depuis une distance temporelle, en adulte qui regarde en arrière, mais avec les émotions d’une petite fille encore dedans. Ce double regard crée une tension très particulière. On comprend ce que l’enfant ne pouvait pas encore comprendre, et c’est précisément ça qui fait mal.

Je ne dirais pas que c’est une lecture facile, ni qu’on en sort indemne. Mais je dirais que c’est une lecture nécessaire. Pour celles et ceux qui ont traversé quelque chose de similaire, il y a dans ces pages une reconnaissance, une validation que leurs propres mots n’ont peut-être jamais su formuler. Pour les autres, c’est une leçon d’empathie profonde.

Ce que j’ai aimé

L’enfance vue de l’intérieur, c’est-à-dire que Christin R. Baker a un vrai talent pour retranscrire la logique d’un enfant. Adèle n’a pas les mots d’une adulte, elle a ses propres codes, ses espoirs un peu fous… c’est hyper crédible.

J’ai apprécié la métaphore du Pays-du-Dedans. C’est la meilleure explication de la dissociation que j’ai jamais lu. On comprend enfin ce que ça veut dire de « quitter son corps » pour supporter l’insupportable.

Egalement, l’ambiance des années 60, car on s’y croit. Le froid, l’odeur du tabac, le silence pesant des villages où on ne dit rien… Ça explique tellement pourquoi personne n’a rien vu, ou rien dit.

La façon dont est décrit le père. C’est pas un méchant de caricature. On voit ses failles, son passé. Ça ne l’excuse en rien, bien sûr, mais ça rend le récit encore plus profond et humain.

Mon ressenti

C’est rare qu’un roman me demande autant d’implication émotionnelle. Certains passages sur le monde imaginaire sont un peu plus flous, mais ça colle finalement bien à l’état d’esprit d’Adèle.
C’est un livre « nécessaire », vraiment. Pas pour tout le monde, car il faut être solide, mais c’est un texte qui redonne de la dignité aux victimes en démontrant que leur silence était une forme d’intelligence pour survivre.

Adèle et le Pays-du-Dedans appartient à un genre littéraire qui gagne en visibilité depuis quelques années : le roman de l’enfance traumatique, raconté depuis l’intérieur, avec une attention clinique et poétique aux mécanismes de survie.

Ce qui est particulièrement intéressant ici, c’est la façon dont l’autrice traite la dissociation comme une intelligence, pas comme une pathologie. Le Pays-du-Dédans n’est pas présenté comme un symptôme regrettable, c’est la stratégie de survie d’un enfant qui ne peut pas faire autrement.

La construction du récit est aussi très intéressante.
Le roman alterne entre la voix de l’enfant et des passages où l’adulte prend du recul pour mettre des mots sur ce qu’elle a vécu.

Sur le plan thématique, le roman touche à plusieurs questions fondamentales : la mémoire traumatique et ses fragmentations, la complicité silencieuse de l’entourage (Maman, qui voit sans voir), la construction d’une identité dans un environnement hostile, et la question lancinante de l’amour mêlé à l’abus, ce paradoxe où l’enfant continue d’aimer son agresseur parce qu’il dépend de lui, affectivement et matériellement. C’est une des choses les plus difficiles à comprendre de l’extérieur, et l’une des mieux rendues dans le texte.

Ce premier tome pose les fondements d’un cycle plus large. On comprend qu’Adèle va devoir, dans les tomes suivants, traverser l’adolescence, l’âge adulte, peut-être la reconstruction.

En bref

C’est une lecture bouleversante, qui marque durablement, un texte d’une grande délicatesse malgré des thèmes extrêmement durs, une exploration poignante des mécanismes de survie psychique.

Pour un public averti, à lire en étant prêt émotionnellement.

(Service de presse non rémunéré)

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