de Yann Queffélec
(Le Livre de Poche – Prix des lecteurs, Sélection 2024)
ISBN : 9782702184059

Résumé
« Sûr qu’il m’a tapé dans l’œil… Sûr qu’on s’aime et qu’il sera content, lui aussi, drôlement content. »
C’est par ces mots que tout commence. Maud, dix-sept ans, attend l’autocar qui la ramène chez ses parents dans les Cévennes. Dans sa tête, une certitude. Dans son ventre, un secret ; une grossesse de poupée, à peine visible.
Lui, c’est Samuel Poujol. Vingt-deux ans, fils unique du puissant patron des Ateliers Poujol, une fabrique de sous-vêtements de luxe au Vigan. Un jeune homme de bonne famille, promis à un bel avenir et engagé, comme son père, dans les réseaux de la Résistance.
Maud l’aime. Elle est convaincue qu’il l’aime aussi. Mais la question revient, lancinante, posée à l’enfant qui va naître d’un moment à l’autre : « est-ce qu’il sera content ? »
Va-t-il l’épouser ? Gâcher son avenir pour elle ? Ou la laisser seule face au scandale, dans cette France occupée où les différences sociales pèsent aussi lourd que les bottes allemandes ?
C’est un roman d’amour, oui. Mais c’est surtout un roman sur le destin, le silence, le courage ; et cette grande question qui n’a pas de réponse simple : que devient la quête du bonheur quand le monde s’effondre autour de vous ?
Mon avis
Il y a quelque chose dans la façon dont Queffélec écrit Maud qui m’a touchée profondément. Cette fille de dix-sept ans qui attend, qui espère, qui se raconte des histoires pour tenir debout; je l’ai trouvée tellement juste, tellement vraie. Et pourtant, elle n’est pas lisse. Elle est dérangeante, parfois. Elle aime avec une telle intensité qu’elle en devient égoïste, capable de tout quitter, même son enfant nouveau-né, pour rejoindre l’homme qu’elle aime. Ce choix m’a heurtée, je ne vais pas le nier. Mais c’est précisément ce qui rend Maud inoubliable : elle ne cherche pas à être aimable. Elle est vivante.
Et puis il y a la plume. Elle est charnelle, précise, presque tellurique par moments. On sent les Cévennes, la terre, la chaleur lourde de l’été occupé. C’est une écriture qui ne se laisse pas oublier, alternant entre légèreté et gravité, violence et douceur, avec un vrai talent pour les images qui claquent.
Oui, c’est une lecture dure. Le sujet l’impose. La guerre est là, les horreurs de l’Occupation aussi. Mais Yann Queffélec ne sombre jamais dans le misérabilisme. Il y a toujours, quelque part, une lumière, un geste, un regard, un lien qui résiste.
Ce que j’ai aimé
Maud, évidemment. Elle m’a habitée pendant toute ma lecture. Passionnément amoureuse, entière, parfois égoïste, elle est un personnage qui dérange autant qu’il bouleverse. Une héroïne dans le sens le plus vrai et le plus imparfait du terme.
J’ai aussi aimé la galerie de personnages secondaires. Le Papé et la Mamé de Maud, qui donnent sans compter, qui hébergent des familles juives sans se poser de questions. La tante Rachel, célibataire vouée à la résistance, qui a sacrifié son propre amour par conviction. Toï, le réfugié espagnol. Ils ont tous une épaisseur, une vraie humanité.
Yann Queffélec décrit la nature des Cévennes, vivante, puissante, presque sacrée. Ces paysages ne sont pas un décor : ils portent le roman.
Enfin, j’ai aimé la diversité des formes d’amour. C’est là que le titre prend tout son sens. L’amour charnel entre Maud et Samuel. L’amour maternel, celui qui manque, celui qui nourrit. L’amour de la terre et du pays. L’amour de la musique qui aide à survivre. L’auteur tisse tout ça ensemble, avec une vraie sensibilité.
Analyse
Ce titre, « D’où vient l’amour« , il n’y a pas de point d’interrogation, et ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas une question. C’est une affirmation, une direction. Comme si Queffélec nous disait : regardez là. C’est de là que ça vient.
Et effectivement, tout le roman répond à cette invitation. L’amour vient de Maud qui espère avec une foi presque naïve. Il vient de parents simples qui protègent sans faire de discours. Il vient de Samuel qui doit choisir entre son milieu et son cœur. Il vient de cette terre cévenole, volcanique, qui ancre les êtres dans quelque chose de plus grand qu’eux.
Le contexte de l’Occupation n’est jamais un prétexte. Il révèle les caractères, il force les choix, il met à nu ce que chacun a vraiment dans le ventre. Résistants, collabos, délateurs, lâches, héros du quotidien, toutes les facettes de l’âme humaine sont là, mêlées à l’intime, sans manichéisme.
Un détail m’a intriguée aussi : Yann Queffélec gomme volontairement le dernier chiffre des années, il écrit « 194- » au lieu d’une date précise. Comme pour dire que cette histoire dépasse une époque. Qu’elle pourrait être celle de n’importe quelle guerre, n’importe quelle occupation. Ce flou volontaire, j’ai choisi de le lire comme un choix poétique, une façon d’universaliser ce destin particulier.
En bref
« D’où vient l’amour », c’est un roman qui se lit avec les tripes et le cœur. C’est dur, oui, parce que la guerre, les silences et les destins brisés, ça ne s’édulcore pas. Mais c’est beau d’une façon qui reste. Maud m’a marquée. Les Cévennes m’ont marquée. Et cette question, d’où vient l’amour, vraiment ? continue de résonner longtemps après la dernière page.
Je le recommande chaudement, surtout si vous aimez les romans historiques qui ne sonnent jamais creux, les héroïnes imparfaites et courageuses, et les auteurs qui savent que raconter simplement peut être la chose la plus difficile, et la plus belle du monde.
Une plume que j’adore. Un roman que je n’oublierai pas.
(Éditions Le Livre de Poche – Sélection Prix des lecteurs 2024 – Yann Queffélec – Prix Goncourt 1985 pour Les Noces barbares)

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